Nathalie Ahadji: » La musique me rapproche de mes origines »

NathAElle ne distribuera peut-être pas les boissons au village comme semble l’indiquer son patronyme ; elle le fera encore moins dans le monde un tout petit peu trop « phallocratique » du Jazz, dont la tendance à soumettre la gent féminine qui s’aventurait dans l’art de l’improvisation par excellence, au rôle de potiche était, de l’aveu de ces dames, palpable.

Supportant son instrument par un harnais et non par une cordelière, elle marque ainsi sa différence et distribue plutôt des vibrations, mais de positives vibrations. Une artiste attachante ;pourrait-il en être autrement ? Puisse le Togo accompagner cette saxophoniste à mieux le connaitre, elle qui a choisi d’utiliser son instrument pour venir à sa rencontre et partant, à la rencontre de toute l’Afrique. Je ne fais pas que croiser les doigts pour 2013 comme tu l’as voulu, mais te suivre assidument pour savourer ta maitrise de ton instrument, mais aussi pour te soutenir chère Nathalie.

Bonjour Ahadji, j’ai préféré d’entrée de jeu, vous appeler par votre nom parce que j’aimerais connaitre sa signification et partant, le situer géographiquement.
Bonjour Jean-Jacques.
Je suis originaire du Togo. Mes parents parlent le mina malheureusement ce n’est pas mon cas. Mais je m’intéresse beaucoup aux langues étrangères dont celle de mes origines. (J’ai fait des études de linguistiques). AHADJI désignait celui qui était chargé de distribuer les boissons au village.

Alors Nathalie, parisienne de naissance, au-delà du patronyme qui vous rattache à l’Afrique et à votre pays d’origine, que d’autres vous lie à ce pays?
Effectivement, je suis née à Paris. Je ne vais que trop rarement au Togo. Mes parents dans un souci d’intégration ne nous parlaient pas la langue mina. Ma curiosité et le besoin de communiquer un minimum avec mes grands-mères m’ont poussée à apprendre des rudiments du mina.
Aujourd’hui, je peux dire que la musique me rapproche fortement de mes origines. Je m’associe de plus en plus à des artistes togolais pour des projets discographiques : Yaobobby et Elom 20ce pour ne citer qu’eux.
Mes collaborations vont même au-delà des frontières togolaises car j’ai récemment enregistré avec d’autres artistes du continent africain : Apkass (RDC), Bantunani (RDC), Negrissim’ (Cameroun), Kuku (Nigéria)

Pensez-vous que comme les humains, certains instruments de musique seraient misogynes ? Ou est-ce tout simplement les femmes qui n’osent pas aller vers ces instruments.
On peut dire que chaque instrument a sa difficulté. Le saxophone n’est pas un instrument particulièrement difficile à apprendre mais il faut tout de même le porter autour du cou. En jazz, les instruments où les femmes sont le moins présentes sont la trompette et la batterie. A partir du moment où des jeunes filles verront que des paires s’essayent à des instruments « plutôt réservés aux messieurs », elles se projetteront.

C’est assez fréquent qu’on me dise « C’est rare une femme qui joue du sax ». Moi qui suis dans le milieu, j’en croise plein de jeunes femmes saxophonistes. Il y a 50 ans c’était peut-être vrai mais aujourd’hui nous sommes présentes ! Et nous le serons de plus en plus ! Et sinon, amusez-vous à regarder les jolies gravures qui peuvent orner certains instruments… Qu’est-ce que ça vous évoque ?

La synonymie Jazz et Saxophone est-elle juste à votre avis?
Cette synonymie est assez fréquente et ne choque pas plus que ça. Le saxophone est souvent l’instrument utilisé pour représenter le jazz dans les pictogrammes.
La guitare pour le rock, le violon pour le classique, le saxophone pour le jazz et le djembé pour les musiques du monde ! (rires)

Jessie Evans, Laurence d’Estival, Pamela williams, Candy Dulfer, Géraldine Laurent, Amy Dickson, Tullia Morand, Lisa Cat-Berro…La liste n’est certes pas exhaustive ; mais c’est tout comme. Pensez-vous que toutes ces femmes avec lesquelles vous partagez le saxophone aient fait preuve de plus d’audace ?
Je ne sais pas ce qu’il en est pour mes consœurs mais je ne pense pas avoir fait preuve d’audace en choisissant le saxophone. D’ailleurs, j’ai l’impression que c’est le saxophone qui m’a choisi. Parce qu’au départ, j’avais plutôt choisi le violon.
NathAhadji2Comment s’est faite chez vous la rencontre avec le saxophone au point qu’il soit le seul instrument qui vous fasse vibrer ? De plus je précise que vous êtes Baryton-Tenor.
Vers 8 ans je voulais faire de la musique. Mais ma mère préférait me savoir au catéchisme plutôt qu’au conservatoire de musique. J’ai donc commencé les cours de solfège à 18 ans et à 20 ans, j’ai voulu jouer du violon. Une de mes sœurs s’étant essayée au saxophone alto l’avait délaissé. Face à mes envies musicales, ma mère m’a donc suggéré d’essayer le sax avant de me lancer dans l’achat d’un violon. Ca n’a pas été le coup de foudre mais rapidement, j’ai trouvé qu’on pouvait se faire plaisir avec cet instrument. Je jouais par dessus les disques de Nat King Cole.

Une fois que j’ai atteint ma limite, je suis allée prendre des cours dans une école de musique à Enghien-les-bains où j’ai pu faire du jazz. Ce n’était pas le cas dans les conservatoires à l’époque.
Un jour, j’ai rencontré une jeune femme qui jouait du saxophone ténor, elle souhaitait le revendre pour faire le tour du monde, je lui ai acheté son saxophone en lui faisant 10 chèques. Le saxophone baryton est arrivé il y a 3 ans, j’en avais besoin pour certains sons pendant la tournée avec le chanteur Gaëtan Roussel.

Quelles ont été ou sont vos références dans l’instrument ?
Au début de mon apprentissage Charlie Parker était le saxophoniste que j’écoutais le plus. A l’époque, je jouais du saxophone alto. Mais rapidement les sons plus graves m’ont attiré. C’est alors que John Coltrane et Dexter Gordon ont commencé à me chatouiller les oreilles.

Si vous aviez à conseiller les jeunes filles qui voudraient faire du saxophone, que leur diriez-vous fort de votre expérience ?
Je pense que pour faire de la musique et travailler son instrument sérieusement il faut que le désir soit très fort. On m’a souvent demandé si le saxophone était un instrument difficile. Je pense qu’il n’y a pas d’ »instrument facile », à partir du moment où vous mettez votre âme au service de la musique, vous ne ressentez pas la douleur. Eh oui, c’est parfois douloureux, mais quelle satisfaction au final ! On peut même parler de jouissance parfois.

Un projet d’album solo signé Nathalie Ahadji en perspective?
Actuellement, je n’ai pas de projet d’album solo, je prends toujours beaucoup de plaisir en tant que « sidewoman » ! Je n’ai pas d’envie particulière de laisser une trace. L’improvisation me va très bien pour l’instant.

Qu’est ce que je peux vous souhaiter Nathalie pour enrichir davantage votre excellent parcours ?
En 2013, j’aimerais beaucoup faire une série de concerts à Lomé. Et continuer de faire de nouvelles rencontres pour partager les émotions, toujours et encore ! Vous croisez les doigts avec moi ?!