Marialy Pacheco: »La musique fait partie de nous, c’est notre vie, nous ne pouvons vivre sans. »

A mon avis, ce qui fait la particularité des pianistes cubains ; c’est qu’ils possèdent cette faculté de jouer du classique, le jazz et bien d’autres rythmes du fait de leur solide formation. Nous possédons une excellente technique qui nous permet d’aborder sans grande difficulté toutes les musiques.

Elle est la pianiste dont tout le monde parle. Unique femme dans le cercle des grands pianistes cubains, tel un albatros elle déploie ses bras et ses doigts, avance, et surement, elle s’impose. Tout porte à croire que dans la famille Pacheco, la musique fait partie de leur ADN. De mère en fille et de père en fils/de mère en fils ou de père en fille, la musique rythme la vie des Pacheco ; et le piano semble également être l’instrument par excellence parmi tant d’autres, qui entretient cette cadence musicale familiale. Car chez les Pacheco, un pianiste peut en cacher une autre, un vainqueur de Montreux Solo Jazz Piano peut en cacher une autre.

Rencontrée à Brême (quasiment son Zweitwohnsitz) en avril dernier ce, au lendemain de sa flamboyante prestation, cette admiratrice d’Oscar Peterson entre autres et désormais citoyenne allemande vivant dans la ville de Dortmund, livre quelques informations concernant sa trajectoire musicale, sa plongée dans le jazz, elle qui vient d’une formation classique pourtant. Personne joyeuse et diserte, Marialy Pacheco ne laisse pas son interlocuteur indifférent, exactement à l’image de sa musique qui enlace le mélomane.

  • Comment définiriez-vous votre personnalité musicale ?

Je suis originaire de Cuba, mes racines sont africaines et la musique afro-cubaine est à la base de ma musique. Ayant également beaucoup voyagé et longtemps vécu à l’étranger, tout ceci a aussi une grande influence dans ma conception de la musique et par voie de conséquence, ma musique. Cuba est un foyer de beaucoup de sonorités et possède un potentiel énorme; mais étant une ile, si on ne s’ouvre pas soi-même, on peut courir le risque d’avoir une vision limitée. En tant que musicien lorsqu’on a été au contact du monde, on a aussi une très grande ouverture. En résumé, ma personnalité musicale est fortement imprégnée de mes racines afro-cubaines, des influences venues à travers le monde et de toutes les musiques qui me procurent de la joie. Le monde est un énorme réservoir de belles musiques. A-t-on le temps de toutes les vivre ?

  • Qu’est-ce qui justifie cette prolifération de très bons musiciens cubains ?

Sans être une historienne de la musique, je pense que cela tient en premier lieu à la très grande présence de la tradition africaine, conséquence de l’esclavage. Ces anciens esclaves venus d’Afrique avec leurs musiques et instruments combinés à la présence des européens (espagnols) ont contribué à faire naitre notre musique. Ce qui fait que la musique est omniprésente à Cuba et nous grandissons dans la musique, mélange des apports africains et européens. La musique fait partie de nous, c’est notre vie, nous ne pouvons vivre sans.

L’autre raison tient au fait que la formation musicale chez nous est gratuite. Ce qui signifie que chaque individu présentant des prédispositions musicales, a la possibilité de s’inscrire gratuitement à une école pour étudier cet art. Et cela fait une énorme différence.

  • D’accord ! Mais au-delà de cet aspect historique. De bons musiciens, je pense aussi à l’impressionnante maitrise par les musiciens de leurs instruments.

Il me semble qu’il faut chercher partie de la réponse dans la révolution cubaine dans les années 50. Notre partenariat avec l’Union soviétique qui a une forte tradition de la musique classique a influencé notre éducation musicale. Dans les écoles de musique et/ou universités, nous étudions du classique (Chopin, Bach etc…) la plupart des enseignants venaient de l’Urss. On n’apprenait pas le jazz. Par contre, sorti du cadre de ces institutions, dans la rue, le jazz, la salsa, étaient allègrement joués. A mon avis, ce qui fait la particularité des pianistes cubains, c’est qu’ils possèdent cette faculté de jouer du classique, du jazz et bien d’autres rythmes du fait de leur solide formation. Nous possédons une excellente technique qui nous permet d’aborder sans grande difficulté toutes les musiques. Oui, je pense que le secret réside dans l’excellente formation musicale que nous bénéficiions et continuons de bénéficier. Je crois aussi que, lorsqu’on a étudié le classique, on a une autre approche du jazz, on l’aborde d’une autre façon, car on joue autrement. Le jeu me semble plus raffiné. On joue autrement, parce que la technique est bonne, solide. On sonne également autrement lorsqu’on aborde le jazz. Et tous les pianistes cubains ont ceci en commun, lorsqu’ils jouent, on sait pouvoir dire que c’est un pianiste cubain. Je ne sais pas comment le dire, mais on le sent. Nous sommes assez rythmiques mais aussi très précis.

©Facebook Marialy Pacheco

 

  • Que peuvent se dire deux pianistes cubains qui se rencontrent ?

(Rires…) Avec Omar euh…nous n’avons rien à se dire. Que pouvons-nous nous dire ? Les choses se font naturellement. La musique s’impose. Bref tout se fait si naturellement que les mots ne peuvent décrire la rencontre. Nous avons également découvert que nous avons la même conception de la musique et avons presque le même tempérament. Ce qui fait que tout a merveilleusement fonctionné.

  • Cela explique-il l’idée de la chanson (El Bola) ?

Que devons-nous jouer ? Était la question qui nous préoccupait avant d’aller au studio. Alors Omar m’a fait la suggestion d’une chanson qu’il a écrite et me l’a envoyée avec les partitions qui vont avec. Il voulait que je l’écoute sans toutefois me faire la proposition de l’enregistrer. A la réception, je l’ai écoutée, je l’ai jouée et elle m’a séduite. J’ai contacté Omar et lui ai dit : Si tu n’as rien contre, je souhaite que nous l’enregistrions pour mon prochain album. Pour moi El Bola, c’est tout Omar. Vous savez, Omar est quelqu’un de très spirituel. Et je voulais que chaque intervenant dans l’album, montre son style ; et El Bola symbolise très bien la personnalité d’Omar.

C’est presque le même scenario avec le percussionniste marocain Rhani Krija. Musicalement nous avons une relation quasi fusionnelle. Ainsi avec Miguel Zenon, le saxophoniste portoricain, s’est opérée une communion musicale sans quelconque appréhension. Le tempérament musical que nous partageons en commun explique cette fluidité dans notre rapport.

  • Duets, votre dernier album, comporte six duos avec des musiciens ayant chacun une identité musicale faite. N’avez-vous pas craint qu’on ne distingue pas la patte Marialy Pacheco ?

(Rires..). Non, j’y suis et assez reconnaissable. On reconnait toujours Marialy Pacheco dans cet album. Le concept de cet album était effectivement de faire appel aux musiciens déjà établis, avec un style certain et  une personnalité musicale bien définie. Les chansons que nous abordons prennent en compte ma manière à moi de concevoir et de jouer. C’est une rencontre, c’est un mélange de deux mondes (le mien et le leur). Tout comme ce duo que je fais avec moi-même dans la chanson (Gitanerias), c’est du pur Marialy Pacheco. Prenez par exemple le morceau d’Omar Sosa (El Bola), que nous abordons avec deux pianos différents. Il est sur un Steinway et je suis sur un Bösendorfer. En studio, notre souci était de savoir comment la structurer ; et sommes parvenus à la fin avec beaucoup d’aplomb. Lorsqu’il aborde son solo ou moi le mien, nos personnalités respectives en ressortent et sont reconnaissables.

Tout comme dans la chanson (Capricho do Sul) de et avec Hamilton de Holanda. J’ai fait les arrangements et on y reconnait ma signature. Normalement, c’est une chanson conçue pour un big band et l’arranger aux claviers n’était pas une tâche aisée ; il fallait à tout moment faire des sauts. Avec Joo Kraus et la chanson (Metro) qui est ma compo, j’ai également fait les arrangements pour lui et c’est mon style qui s’exprime. (You) en duo avec Max Mutzke (qui lui sonne plus soul) est aussi mon arrangement. Donc presque toutes les chansons sont mes arrangements, mon expression, mon style, donc ma personnalité. C’est pour cela que loin de représenter une dilution de ma personnalité, cet album exprime plutôt qui je suis, dans mes rapports avec les autres. Je suis donc facilement reconnaissable dans Duets.

  • Si Marialy Pacheco n’avait pas fait de la musique ?

Rires…Difficile comme question. Je crois que, je me serai bien vue dans le design ou la mode. Je pense que je suis très portée dans tout ce qui concerne l’Art. C’est ce qui m’attire. Petite, je voulais être ballerine ; puis la musique est subitement entrée dans ma vie et j’ai trouvé qu’elle était mieux adaptée pour moi, le meilleur choix.

  • Que doit-on retenir de ce, pour moi, sublime album ?

Cet album est un panorama de ma vision musicale. Ce sont différents univers musicaux qui s’y déploient ; car chaque chanson exprime une histoire, parce que chaque musicien représente un monde en soi. C’est un vaste étendu qui regroupe différents acteurs avec différents styles, et chaque mélomane est susceptible de trouver son compte. C’est également, dans sa conception, un album assez intimiste. La meilleure façon de l’expérimenter, c’est se le procurer et s’en rendre compte par soi-même.